Abdellah Taïa
COLUMN V
01-12-2008

Jeudi 27 novembre 2008. 23h30
Paris. Rue de Belleville. Chez moi
I love DBC Pierre.

Est-il heureux, DBC Pierre? Noir, comme il dit?

Je ne connaissais pas DBC Pierre. Jusqu’à samedi dernier. Le dernier soir, le dernier moment à Crossing Border. On m’a emmené voir sa performance. Il est entré. Il était sur scène, dans mes yeux. Je me suis dit, immédiatemment: “J’aime cet homme!” Il avait l’air vrai. Il ne jouait pas. Il était lui-même, avec son passé trouble bien exposé, revendiqué. Avec ses cicatrices, belles – elles ne faisaient pas peur: je n’avais pas peur. Il buvait des bièrres. Et il a commencé à parler. Une voix d’ailleurs (d’outre tombe?). Une voix qui a vécu, qui a dormi longtemps, qui ne cesse de tomber et de se relever. Il a parlé “mauvais”. Il a parlé simple. Il a dit sa vie, des parties de sa vie. Le chemin chaotique, extraordinaire, infernal, jusqu’à l’écriture. L’Angleterre, l’Australie, le Mexique. Tanger? Le Maroc? Il ne les a pas cités mais je suis sûr que son univers s’accorderait parfaitement à l’imaginaire de ce pays fou, sorcier, et à cette ville “terminus des anges”, comme disait William Burroughs.

DBC Pierre a aussi offert ce soir-là quelque chose de plus intime encore, presque adolescent: sa musique. Il a fait écouter à l’assistance ses musiques, ses classiques, ses chansons, tout en continuant de parler. Sa voix se mariait bien, merveilleusement bien, aux sons, aux rythmes. Six jours après, je suis incapable de me souvenir de ces musiques. La voix de DBC Pierre, en revanche, me hante.

Ce mec a la grâce. Il l’a connue à un moment de sa vie. C’est évident. La grâce pas comme on l’imagine de manière conventionnelle ou trop religieuse. La grâce plutôt comme un rêve. Comme un poème de Fernando Pessoa. Mélancolique. La grâce comme celle que je remarquais parfois sur les visages des mauvais garçons pauvres du quartier de mon enfance: Hay Salam à Salé. Ils buvaient la nuit des bouteilles et des bouteilles de vin cheap, très cheap, en écoutant la diva absolue du monde arabe, Oum Kaltoum. Je n’avais pas le droit d’aller les voir. Ma mère disait qu’il fallait que je sois, moi, un bon musulman: ne pas boire, ne pas fréquenter les pécheurs… De loin, je les ai aimés. Et, certains jours, j’allais, seul ou bien avec mes petits compagons de sexe, sur les lieux de leurs beuveries finir leurs bouteilles. C’était dangereux. C’était l’extase.

Samedi dernier, DBC Pierre m’a ramené à ces garçons hors la loi. Avant que la société ne les rattrape pour les domestiquer, les castrer. En faire des hommes convenables et sans musiques.
Retrouver Paris a été, comme toujours, dur. Après cinq jours intenses et en anglais à La Haye, parler de nouveau en français est bizarre. Ecrire de nouveau en français est bizarre.

Je ne sais plus dans quelle langue je pense.

Je ne bois pas. Je ne me drogue. (Mais je ne suis pas pour autant un bon musulman, celui rêvé par ma mère en tout cas!) Je nage dans les piscines de Paris. Deux-trois fois par semaine. Je vole. Je crie. Je suis les autres dans les couloirs du métro. Je les vois nus.

Je suis allé voir hier le premier long métrage de Steve McQueen, Hunger: l’Irlande du Nord, 1981, Bobby Sands, la prison. Le film est très beau, poétique, époustouflant. Peut-être le meilleur que j’ai vu cette année. Le corps comme dernière arme de résistance. Le corps comme j’imagine celui de DBC Pierre.

Je rêve DBC Pierre.

Je vais le lire maintenant.

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COLUMN V
01-12-08

Donderdag 27 november. 23.30 uur
Paris. Rue de Belleville. Thuis
I love DBC Pierre.

Is DBC Pierre gelukkig? Duister, zoals hij zegt?

DBC Pierre kende ik niet. Tot afgelopen zaterdag. De laatste avond, het laatste moment op Crossing Border. Anderen namen me mee naar zijn optreden. Hij kwam binnen. Hij ging het podium op, mijn ogen in. Meteen dacht ik ‘Ik hou van deze man!’. Hij kwam oprecht over. Hij speelde niet. Hij was zichzelf, met zijn wazige verleden dat hij helemaal blootgaf, opeiste. Met zijn littekens, mooie littekens – geen angstaanjagende: ik was niet bang. Hij dronk bier. En hij begon te praten. Een stem van elders (vanuit de dood?). Een stem die doorleefd is, die lang geslapen heeft, die voortdurend valt en opstaat. Hij sprak “kwaad”. Hij sprak niet ingewikkeld. Hij praatte over zijn leven, over delen van zijn leven. De chaotische, bizarre, helse weg naar het schrijven. Engeland, Australië, Mexico. Tanger? Marokko? Die namen noemde hij niet, maar ik weet zeker dat zijn universum perfect overeen zou komen met de verbeeldingswereld van dat vreemde land, dat land van betovering, en met de stad die William Burroughs “eindstation der engelen” noemde.

DBC Pierre gaf ons die avond iets dat nog intiemer was, bijna jongensachtig: zijn muziek. Hij liet de aanwezigen zijn muziek horen, zijn klassiekers, zijn liedjes, terwijl hij doorging met praten. Zijn stem vormde een mooi samenspel, een prachtig samenspel, met de geluiden, de ritmes. Zes dagen later lukt het me niet meer me die muziek te herinneren. De stem van DBC Pierre daarentegen achtervolgt me.

Deze gast is gezegend. Op een moment in zijn leven is hem gratie verleend. Niet de gratie waar we meteen aan denken, die conventioneel of te religieus getint is. Meer de gratie als een droom. Als een gedicht van Fernando Pessoa. Melancholisch. De gratie die ik soms ontwaarde op de gezichten van de arme kwajongens in de wijk waarin ik opgroeide: Hay Salam in Sale. Zij dronken ‘s nachts de ene na de andere fles goedkope wijn, heel goedkope wijn, terwijl ze luisterden naar de absolute diva van de Arabische wereld: Oum Kalsoum. Ik mocht niet naar hen toegaan. Ik, ik moest van mijn moeder een goede moslim zijn: niet drinken, niet omgaan met zondaars… Op afstand hield ik van ze. En soms ging ik alleen of met mijn jongensvriendjes naar de plek van hun drinkgelach om de overgebleven wijn op te drinken. Dat was gevaarlijk. Dat was extatisch.

Afgelopen zaterdag voerde DBC Pierre me terug naar die vogelvrije jongens. Voordat de maatschappij ze te pakken krijgt om ze te temmen, te castreren. Om er geschikte mannen, mannen zonder muziek van te maken.

De terugkomst in Parijs was, als altijd, moeilijk. Na vijf dagen in Den Haag, intens en in het Engels, is het vreemd om weer Frans te praten. Vreemd om weer in het Frans te schrijven.

Ik weet niet meer in welke taal ik denk.

Ik drink niet. Ik gebruik geen drugs. (En toch ben ik geen goede moslim, in ieder geval niet die waar mijn moeder van droomde!) Ik zwem in de zwembaden van Parijs. Twee, drie keer in de week. Ik vlieg. Ik schreeuw. Ik volg de anderen in de gangen van de metro. Ik zie ze naakt.

Gisteren ben ik naar de eerste speelfilm van Steve McQueen gegaan. Hunger: Noord-Ierland, 1981, Bobby Sands, de gevangenis. Het is een erg mooie film, een poëtische, onthutsende film. Misschien wel de beste die ik dit jaar gezien heb. Het lichaam als laatste verzetswapen. Het lichaam zoals ik me dat van DBC Pierre voorstel.

Ik droom van DBC Pierre.

Ik ga hem nu lezen.

COLUMN V
01-12-08

Jeudi 27 novembre 2008. 23h30
Paris. Rue de Belleville. Chez moi
I love DBC Pierre.

Est-il heureux, DBC Pierre? Noir, comme il dit?

Je ne connaissais pas DBC Pierre. Jusqu’à samedi dernier. Le dernier soir, le dernier moment à Crossing Border. On m’a emmené voir sa performance. Il est entré. Il était sur scène, dans mes yeux. Je me suis dit, immédiatemment: “J’aime cet homme!” Il avait l’air vrai. Il ne jouait pas. Il était lui-même, avec son passé trouble bien exposé, revendiqué. Avec ses cicatrices, belles – elles ne faisaient pas peur: je n’avais pas peur. Il buvait des bièrres. Et il a commencé à parler. Une voix d’ailleurs (d’outre tombe?). Une voix qui a vécu, qui a dormi longtemps, qui ne cesse de tomber et de se relever. Il a parlé “mauvais”. Il a parlé simple. Il a dit sa vie, des parties de sa vie. Le chemin chaotique, extraordinaire, infernal, jusqu’à l’écriture. L’Angleterre, l’Australie, le Mexique. Tanger? Le Maroc? Il ne les a pas cités mais je suis sûr que son univers s’accorderait parfaitement à l’imaginaire de ce pays fou, sorcier, et à cette ville “terminus des anges”, comme disait William Burroughs.

DBC Pierre a aussi offert ce soir-là quelque chose de plus intime encore, presque adolescent: sa musique. Il a fait écouter à l’assistance ses musiques, ses classiques, ses chansons, tout en continuant de parler. Sa voix se mariait bien, merveilleusement bien, aux sons, aux rythmes. Six jours après, je suis incapable de me souvenir de ces musiques. La voix de DBC Pierre, en revanche, me hante.

Ce mec a la grâce. Il l’a connue à un moment de sa vie. C’est évident. La grâce pas comme on l’imagine de manière conventionnelle ou trop religieuse. La grâce plutôt comme un rêve. Comme un poème de Fernando Pessoa. Mélancolique. La grâce comme celle que je remarquais parfois sur les visages des mauvais garçons pauvres du quartier de mon enfance: Hay Salam à Salé. Ils buvaient la nuit des bouteilles et des bouteilles de vin cheap, très cheap, en écoutant la diva absolue du monde arabe, Oum Kaltoum. Je n’avais pas le droit d’aller les voir. Ma mère disait qu’il fallait que je sois, moi, un bon musulman: ne pas boire, ne pas fréquenter les pécheurs… De loin, je les ai aimés. Et, certains jours, j’allais, seul ou bien avec mes petits compagons de sexe, sur les lieux de leurs beuveries finir leurs bouteilles. C’était dangereux. C’était l’extase.

Samedi dernier, DBC Pierre m’a ramené à ces garçons hors la loi. Avant que la société ne les rattrape pour les domestiquer, les castrer. En faire des hommes convenables et sans musiques.
Retrouver Paris a été, comme toujours, dur. Après cinq jours intenses et en anglais à La Haye, parler de nouveau en français est bizarre. Ecrire de nouveau en français est bizarre.

Je ne sais plus dans quelle langue je pense.

Je ne bois pas. Je ne me drogue. (Mais je ne suis pas pour autant un bon musulman, celui rêvé par ma mère en tout cas!) Je nage dans les piscines de Paris. Deux-trois fois par semaine. Je vole. Je crie. Je suis les autres dans les couloirs du métro. Je les vois nus.

Je suis allé voir hier le premier long métrage de Steve McQueen, Hunger: l’Irlande du Nord, 1981, Bobby Sands, la prison. Le film est très beau, poétique, époustouflant. Peut-être le meilleur que j’ai vu cette année. Le corps comme dernière arme de résistance. Le corps comme j’imagine celui de DBC Pierre.

Je rêve DBC Pierre.

Je vais le lire maintenant.

COLUMN IV
22-11-08

Saturday 22 November 3:00PM
Mercure Hotel. Room 606

I am not alone.

Since yesterday, there have been the most peculiar bouts of snowfall in The Hague. The wind is also picking up, blowing hard, very hard.

It gets more complicated. As if we were stuck in of one of David Lynch’s films. Behind the mirror. In the mirror. Hester Tollenaar, who translates my chronicles into Dutch, would certainly agree with me. Yesterday, we had the chance to talk on camera with Peter Rheijn, who is making a short film about us, about our group. I am completely lost in translation . The more I think about what a strange experience Crossing Border was for me, the more I lose my grip on myself and my writing. It dissolves into thin air. I am no longer a writer. I never have been one, certainly not when my writing has been published. A book never actually belongs to whoever may think they created it . A book is a complete mystery – I know, it is a cliché, but there is a certain truth to it.

I write my chronicles in French. Hester Tollenaar (today I finally know who she reminds me of: the Australian actress Cate Blanchett) translates them into Dutch. The gentle and magnanimous Shailoh Phillips (who really took me by surprise yesterday, when she said that she comes from an American Amish family) then translates Hester’s version into English. Where am I in all this, in this transaction? What is left of me, of my madness, of my initial apprehension? Am I still myself in those other languages? Is there still the same development over the course of time, forming whatever voice it may be within me, which writes in my place?

I am overserious. Some people scold me for taking things far too literally. Is this true? One thing is sure; I do not come close to Chris Killen’s British sense of humour. I somehow cannot manage to combine writing and laughter. It is a ludicrous endeavour, writing. A tragedy. I think of Brecht: “He who laughs / has not yet heard / the bad news.” And I think more and more of Francis Bacon, the western painter who by far appeals the most to me. At Crossing Border, it is as if I am fixed in one of the paintings made by this ingenious, dark artist: warped, dislocated, brutal, explosive, faceless, caged, a passageway for the first man, for prehistory. The discussions with the translators are of no use to me (it’s not over yet, perhaps the positive effects this festival has on me will seep through later, in a matter of weeks, or a months). I am compliant. I give them full leeway to abuse my texts, to defile, to disfigure, to skin and bone them, and finally put them on the Crossing Border website. Above all, above all things, I am counting on them to show me if I am a ‘poor writer’, or if my languages (the Arabic, the Berber that I have all but forgotten in the meanwhile, the French and now the English) in the end form a single language. Which one?

The translators maintain a certain distance to the writing, to the writer . They have a different, relentless intimacy with the words. I want them to be malicious, to spare neither my texts nor me. I want them to laugh at me, as in my dream yesterday (a nightmare?). Someday I want to watch Mulholland Drive by David Lynch with them.

Yesterday evening, waiting for love, I felt sad, very sad. Without knowing why. In the theatre, I opened one of the many doors to the Royal Room. A woman with long hair was singing, alone, and then with a man (I happily imagined him to be her brother). In English. Not mine, not what I speak. They sang, they called out. It was beautiful and sad. So beautiful and so sad. Leave. Happiness… I did not know them. It was a great discovery for me: The Swell Season.

Late at night, in the dark, after love, I was still silently humming along to their music. It ushered me into a peaceful, deep, volcanic sleep. I was at the crossroads of my life. Of my writing. Without tears.

Abdellah Taïa

 

Translator’s notes (Shailoh Phillips)

1) The words in italic were already in English in the original text.
2) Alternatives to ‘create’ would be: to spawn, to beget, to father, to bring forth.
3) It is very strange to have to choose your own flattering adjectives as a translator.
4) Actually, it was the Mennonites, who are slightly more up-to-date than the Amish. But I do come from Amish Country.
5) It is a strange relationship, between the author, the text and the translator. Now there is even another translator in between. I have to try and be invisible, to erase every trace of my presence. A vessel for the author, a vehicle. And yet I wonder if you know just how close the writing actually comes. I am compliant. I will try to say what you say. You are the singer, I just lip-synch. We are dancing and you are leading.

COLUMN IV
22-11-08

Zaterdag 22 november. 15.00 uur
Mercure Hotel. Kamer 606

Ik ben niet alleen.
Sinds gisteren sneeuwt het af en toe kortstondig en heel eigenaardig in Den Haag. Het waait ook, hard, heel hard.

Het wordt ingewikkelder. Inmiddels is het alsof we in een film van David Lynch zitten. Achter de spiegel. In de spiegel. Hester Tollenaar, die mijn kronieken in het Nederlands vertaalt, zou het zeker met me eens zijn. Gisteren hebben we er samen over kunnen praten voor de camera van Peter Rheijn, die een korte film maakt over ons, over onze groep. I am completely lost in translation. Hoe meer ik nadenk over de vreemde ervaring die Crossing Border voor me is, hoe meer de vermeende controle die ik over mezelf en mijn schrijven heb, verdampt. Ik ben geen schrijver meer. Ik ben het nooit geweest, zeker niet wanneer wat ik geschreven heb, wordt gepubliceerd. Een boek is nooit het eigendom van degene die denkt het te hebben geschapen. Een boek is een compleet mysterie – ik weet het, het is een cliché, maar wel met een zekere kern van waarheid.

Ik schrijf mijn kronieken in het Frans. Hester Tollenaar (eindelijk weet ik vandaag weer aan wie ze me doet denken: de Australische actrice Cate Blanchett) vertaalt ze in het Nederlands. De lieve en hartelijke Shailoh Phillips (die me gisteren zeer verraste toen ze me vertelde dat ze uit een Amerikaanse Amish-familie komt) vertaalt de versies van Hester in het Engels. Waar ben ik in dat alles, in die transactie? Wat blijft er over van mij, van mijn gekte, van mijn oorspronkelijke twijfel? Ben ík het nog in die andere talen? Bestaat in die teksten nog dezelfde tijdsontwikkeling van wist ik maar welke stem binnenin mij die in mijn plaats schrijft?

Ik ben te ernstig. Sommige mensen verwijten me dat ik alles veel te letterlijk neem. Is het waar? Eén ding is zeker, de Britse humor van Chris Killen heb ik niet. Schrijven en lachen kunnen voor mij niet samengaan. Waanzin is het, schrijven. Een tragedie. Ik denk aan Brecht: “De lacher/ Is simpelweg nog niet op de hoogte/ Van het vreselijke nieuws”. En ik denk steeds meer aan Francis Bacon, met afstand de westerse schilder die me het meest aanspreekt. Op Crossing Border is het alsof ik me in een van de schilderijen bevindt van die geniale, duistere kunstenaar: verwrongen, ontwricht, als deel van de bruutheid, van de explosiviteit, zonder gezicht, gekooid, een passage voor de eerste mens, voor de prehistorie. Ik heb niets aan de gesprekken met de vertaalsters (de positieve uitwerking die dit festival op me heeft, zal later pas tot me doordringen, over een week, een maand misschien). Ik leg me erbij neer. Ze krijgen van mij alle vrijheid om mijn teksten te mishandelen, te verdraaien, te verminken, uit te benen, en ze ten slotte op de site van Crossing Border te zetten. Het allerallerbelangrijkst is dat ik op hen reken om me te laten zien of ik een ‘slechte auteur’ ben, of mijn talen (het Arabisch, het inmiddels vergeten Berbers, het Frans en hier het Engels) uiteindelijk niet één taal vormen. Welke?

De vertaalsters hebben een bepaalde afstand ten opzichte van het geschrevene, van de schrijver. Ze kennen een andere, onverbiddelijke intimiteit met de woorden. Ik wil dat ze gemeen zijn, dat ze noch mij noch mijn teksten beschermen. Ik wil dat ze om me lachen, zoals in mijn droom van gisteren (een nachtmerrie?). Ik wil ooit met hen Mulholland Drive van David Lynch nog een keer zien.

Gisteravond, wachtend op de liefde, voelde ik me triest, heel triest. Zonder te weten waarom. In de Schouwburg opende ik een van de vele deuren van de Royal Room. Een vrouw met lang haar zong, alleen, en daarna met een man (ik stelde me voor, verheugd, dat hij haar broer was). In het Engels. Niet het Engels dat ik spreek. Ze zongen, ze schreeuwden. Het was mooi en triest. Zo mooi en zo triest. Leave. Happiness… Ik kende ze niet. Een grote ontdekking voor me: The Swell Season.

Diep in de nacht, met de duisternis, na de liefde, neuriede ik stilletjes nog hun muziek. Die leidde me naar een vredige, diepe, vulkanische slaap. Ik stond op het kruispunt van mijn leven. Van mijn schrijven. Zonder tranen.

Abdellah Taïa

COLUMN IV
22-11-08

Samedi 22 novembre. 15h00
Mercure Hotel. Chambre 606

Je ne suis pas seul.

Depuis hier, de temps en temps, il neige brièvement et très bizarrement sur La Haye. Il y a aussi du vent, fort, très fort.

Ca se complique. On est maintenant comme dans un film de David Lynch. Derrière le mirroir. Dans le mirroir. Hester Tollenaar, qui traduit mes chroniques en néerlandais, serait sûrement d’accord avec moi. Nous avons eu hier l’occasion d’en parler tous les deux devant la caméra de Peter Rheijn qui fait un petit film sur nous, notre groupe. I am completely lost in translation. Plus je réfléchis sur l’étrange expérience que je vis à Crossing Border, plus le semblant de maîtrise que j’ai sur moi et mon écriture s’évapore. Je ne suis plus un écrivain. Je ne l’ai jamais été, surtout quand ce que j’écris est publié. Un livre n’est jamais la propriété de celui qui croit l’avoir enfanté. Un livre, c’est un mystère total – je sais, c’est un cliché, mais assez vrai.

J’écris mes chroniques en francais. Hester Tollenaar (ca y est, je sais aujourd’hui à qui elle me fait penser: l’actrcice australienne Cate Blanchett) les traduit en néerlandais. La douce et généreuse Shailoh Philips (qui m’a plus que surpris hier en me révélant qu’elle vient d’une famille américaine Amish) traduit les versions de Hester en anglais. Où suis-je là dedans, dans cette transaction? Qu’est-ce qui reste de moi, de ma folie, de mon doute premier? Est-ce toujours moi dans ces autres langues? Est-ce toujours le même temps développé dans ces textes par je ne sais quelle voix en moi écrivant à ma place?

Je suis trop sérieux. Certains me reprochent d’être très premier degré. Est-ce vrai? Ce qui est sûr c’est que je n’ai pas l’humour british de Chris Killen. Je n’arrive pas à rire avec l’écriture. C’est de la folie, écrire. Une tragédie. Je pense à Brecht: “Le rieur/N’a simplement pas encore pris connaissance/ De la terrible nouvelle.” Je pense de plus en plus à Francis Bacon, de loin le peintre occidental qui me parle le plus. A Crossing Border je suis comme dans un des tableaux de ce peintre génial, noir: tordu, disloqué, en violence, en explosion, visage effacé, en cage, traversé par l’homme premier, par la préhistoire. Discuter avec les traductrices ne m’aide en rien (ce n’est que plus tard, la semaine prochaine, le mois prochain peut-être, que je me rendrai vraiment compte de l’effet positif qu’a eu ce festival sur moi). J’abdique. Je leur laisse la liberté totale pour maltraîter mes textes, les violenter, les dénaturer, les désosser, pour enfin les exposer sur le site de Crossing Border. Surtout, surtout, je compte sur elles pour m’aider à voir en quoi je suis un ‘mauvais écrivain’, en quoi mes langues (l’arabe, le berbère connu puis oublié, le francais, et aujourd’hui l’anglais) ne sont finalement qu’une seule langue. Laquelle?

Les traductrices ont cette distance par rapport à l’écriture, à l’écrivain. Elles ont une autre intimité, impitoyable, avec les mots. Je veux qu’elles soient méchantes, qu’elles ne me protègent ni moi ni mes textes. Je veux qu’elles rient de moi, comme dans mon rêve d’hier (un cauchemar?). Je veux un jour revoir avec elles Mulholland Drive de David Lynch.

Hier soir, en attendant l’amour, j’étais triste, très triste. Sans savoir pourquoi. Au Schouwburg, j’ai ouvert une des nombreuses portes de la Royal Room. Une femme aux cheveux longs chantait, seule, puis avec un homme (j’ai imaginé, heureux, que c’était son frère). En anglais. Pas celui que je parle, moi. Ils chantaient, ils criaient. C’était beau et triste. Tellemment beau et tellemment triste. Leave. Happiness… Je ne les connaissais pas. C’est une grande découverte pour moi: The Swell Season.

Tard dans la nuit, avec le noir, après l’amour, je fredonnais encore en silence leur musique. Elle m’a emmené au sommeil paisible, profond, volcanique. J’étais au croisement de ma vie. De mon écriture. Sans larmes.

Abdellah Taïa

COLUMN III
21-11-08

Jeudi 20 novembre. 00h45
Mercure Hotel. Chambre 606

Il s´est levé. Il était grand de taille finalement. Je l´avais imaginé petit. Il a descendu les marches de l´amphithéâtre. S´est mis à côté du piano. Il n´était pas loin à présent de nous, de moi. Timide au début, il ne l’était plus dès qu’il avait commencé à lire. A entrer dans la littérature. A communiquer la sienne encore toute jeune. Il ne tremblait plus. L’assurance le gagnait. La poésie aussi. Ses mots écrits lus par lui nous arrivaient clairs, vite. Je les entendais; je ne les comprenais pas. Etaient-ils en anglais? Je le crois bien, mais cela n’avait aucune importance. A un mètre ou deux de lui, j’étais bouleversé. Par lui. Adolescent parmi les adolescents de The International School of The Hague à qui nous avons rendu visite ce matin pour leur parler d’écriture, de livres et de langues mélangées en soi et en dehors de soi.

Il était dans le groupe. Il était seul maintenant. Il était lui. Il se définissait debout. Il se révélait. Avec ses mots de son âge. Ses mots remplis de ce qui était lui, un balbutiement de lui, ce qu’il deviendra un jour, ce qu’il comprendra un jour. Demain… demain déjà. Il se disait en public. Devant les juges que nous étions censés être.

Je n’étais pas un juge. J’étais, je le répète, bouleversé. Par lui et par celui et ceux que je reconnaissais en lui. La grâce tourmentée de l’adolescence: voilà ce que je voyais en lui; voilà ce qu’il me rappelait. Moi, brouillon incroyable, à son âge, les pieds nus, le ventre si souvent vide. Moi: celui que j’aurais bien aimé être, lui. Je rêvais à son âge, comme lui et différement de lui. Je voyais vaguement un garcon qui lui ressemblait, moi et les doubles de moi. Dans une autre langue, surtout pas la langue arabe, la langue du contrôle, la langue de ma mere analphabète. Ce matin, ce rêve s’est realisé. Je ne suis plus un adolescent. Je suis encore un adolescent.

Je suis anglais. Je ne porte pas de nom. Je suis sans nom, sans prénom. Je suis cet adolescent anglais expatrié à La Haye. Inconscient. Matière brute. Lignes à suivre. Amour à trouver. De soi. Vers soi. Grâce ignorée. Grâce légère ce matin. Rebelle? Prophète? Poète? Arthur Rimbaud?

Gus van Sant a tellement raison de s’intéresser aux adolescents. Il faut que je revoie ses films My own private Idaho, Gerry et Paranoid Park.

Bien-sûr je ne lui ai pas parlé. Lui dire quoi? Lui donner des conseils? Quels conseils? Il n’avait pas besoin de moi. Il est sur la route, la sienne. Je l’envie.

J’ai aimé The International School of The Hague. J’ai voulu, l’espace d’un instant, y rester, y travailler, y devenir professeur, maître. Passer de l’autre côté. Transmettre d’une autre façon.
Je rêve encore. Je ne fais que ca. Ecrire, dans ma tête et mon coeur avant tout, mes fictions. Mes amours. L’adoration.

Je m’endors. J’écris endormi. Dans le lit, sous la couette. Je repense à l’Anglais. J’ai envie soudain d’être Oscar Wilde. Je creuse dans ma mémoire. Je cherche et je trouve ce moment: l’Anglais petit homme qui me regardait. Il était presque midi. Cela a duré deux secondes. C’est rapide. C’est suffisant pour l’inspiration.
Abdellah Taïa

PS. Les traductrices qui nous entourent parlent énormément entre elles de leur travail, confrontent sans hésitations leurs techniques. Elles n’ont pas peur. Cela m’étonne beaucoup. Les écrivains que je connais, y compris moi-même, sont dans le silence et la superstition.

PPS. Grand regret: j’ai raté ce soir le concert de la merveilleuse chanteuse Alela Diane.

PPPS. J’ai volé au restaurant de l’hôtel une bouteille d’eau Sourcy que je trouve magnifiquement dessinée.

COLUMN II
20-11-08

Mercredi 19 novembre. 22h07
Mercure Hôtel, Chambre 606

Je suis sur le lit. Seul. J`écris. Je viens d`enlever mon bracelet-passe rouge pour la première journée qui me donnait accès à tous les endroits où le festival a lieu – même au backstage. Je me sens enfin libre. Libre ? oui, libre.

Je suis avec moi-même, dans la nuit. Il fait sombre dans ma chambre. Je n`ai pas peur : j`ai allumé la bougie Diptyque Ambre que j`ai ramenée avec moi de Paris. Je fais face à mon angoisse. L`angoisse qui me hante depuis que je suis arrivé (hier après-midi) à La Haye : écrire ma première chronique pour Crossing Border. Quoi raconter ? Oui, qu’est-ce que je vais bien raconter ? Vas-y, Abdellah, vas-y, trouve quelque chose de sensible, d`intelligent, à dire, à partager. Vas-y, ne fais pas ton timide.

Je ne suis pas timide. Je n`ai rien à raconter.

Rien ne t`a marqué aujourd`hui dans la programmation du festival ?

Rien… Rien de spécial ! vraiment !

Allez, allez, ne fais pas ton capricieux. Raconte. Ne joue pas trop à l`angoissé qui hésite, qui tremble. Raconte. Ne parle pas que de toi encore une fois. On en marre d`Abdellah T. Abdellah par ci, Abdellah par là. On connaît déjà tout de lui. On a lu tous ses romans autobiographiques. Passe à autre chose. Move on, man.

Mais je ne sais faire que ça, moi : dénuder jour après jour, année après année, livre après livre, Abdellah. Abdellah fou.

Je n’ai pas envie ce soir d’écouter les jérémiades de ce garçon qui se prend pour un héros parce qu’il est le premier à avoir parlé publiquement de son homosexualité dans son premier pays, le Maroc.

Parler de quoi, alors ?

Parler des autres. Les autres personnes que tu as rencontrées ici depuis hier. Les nouveaux visages. Les étrangers tout d’un coup familiers.

Si tu veux.

C’est ce que je veux. Vas-y !

***

Helen Preston ressemble à l’actrice américaine Sissy Spacek. Elle s’occupe de nous, les quatre écrivains chroniqueurs. Elle sourit beau tout le temps. Un sourire qui la résume complètement. Perdu toute la journée dans les couloirs-labyrinthes du festival, je n’ai pas cessé de le chercher. Il n’était jamais loin, ce sourire grand, franc -timide ? Il me/nous guidait. C’est tout. C’est beaucoup.

Helen, c’est l’héroïne du magnifique Badlands, premier film du réalisateur américain Terrence Malick.

Les traductrices. Que des femmes. Que des femmes ! Shailoh. Rhian. Hester. An. Liesbeth. Anna. On parle en anglais. Je parle en anglais, assez bien paraît-il. Mais, dans cette langue, j’ai l’impression que ce n’est pas moi. C’est un autre moi, inédit, bizarre : acteur dans un film américain cheap qui gueule, qui frime. Je n’en tire aucune fierté. Les complexes (infériorité, etc.) et les névroses (paniques, laver mes mains des dizaines de fois par jour…) sont toujours là : à chaque fois que je dois parler anglais (pas d’autres choix : il faut parler), il faut les dépasser sans jamais réussir pour autant dans cette mission. C’est épuisant. Je suis un déplacé. Je suis comme un chanteur d’opéra sur scène qui n’arrive plus à respirer, mais je dois continuer de chanter. D’écrire autrement.

Mes collègues chroniqueurs.

Laia Fabregás, l’Espagnole, est impressionnante. Il y a dix ans, à son arrivée en Hollande, elle ne parlait pas un traître mot de néerlandais. Aujourd’hui, non seulement elle le parle parfaitement mais en plus elle a écrit dans cette langue son premier roman au titre intriguant, poétique, Het meisje met de negen vingers. Il sera très bientôt traduit en français. Je suis sûr que je vais l’aimer, le dévorer. Je suis jaloux d’elle.

Federica Manzon vient d’Italie. Ses cheveux noirs sont magnifiques. Hier et aujourd’hui, j’ai eu plus d’une fois le désir fort de les caresser, de jouer avec… Oserai-je le faire avant la fin du festival ?

Chris Killen, l’Anglais de Manchester, a une grande qualité : il porte le même prénom que le garçon dont je suis amoureux en ce moment. Il connaîtra très bientôt un bonheur indescriptible : la sortie de son premier roman, The Bird Room.

Moi : Abdellah Taïa, le Marocain. Je suis le plus vieux de la bande. 35 ans. Je suis aussi le Musulman. Réinventé. Je le revendique.

Il est 00h30. Je vais m’arrêter là. Dormir. Rêver. Revoir la journée. Regarder enfin attentivement La Haye. Retrouver la langue arabe. Moi primitif. Retrouver la bataille, la guerre des langues en moi. Penser a Marcel Proust et à la phrase énigmatique, et qui me hante, lance au milieu d’un dîner très mondain par la duchesse de Guermantes dans La Recherche : « La Chine m’inquiète ! » La ville de La Haye m’inquiète-t-elle ? Pas encore. Et Crossing Border ? Pour l’instant, je suis perdu dans ses interminables couloirs. J’attends le choc. Je ne ris pas. Je suis sérieux.

Il faut que je dorme. Bonne nuit ! Sweet dreams !

Abdellah Taïa

P.s. Demain nous visiterons The International School of the Hague. Je ne sais pas pourquoi, je l’imagine comme le lycée filmé par Gus van Sant dans Elephant.

EN CHUTE
13-11-08

J’écris mes livres en langue française. Mais je n’ai jamais, jamais, ressenti que cette langue est à moi. Elle ne m’appartient pas. Je ne la “maîtrise” pas. Elle ne vient pas en moi (et de moi) de façon naturelle, évidente. Je la parle, je l’écris, tous les jours à Paris où j’habite depuis dix ans. Les autres disent que j’ai un bon niveau. Ils me félicitent. Cela ne me touche pas. Dans ma tête, c’est plus compliqué, plus confus.

Je tremble face à la langue française. Depuis le début, depuis l’enfance, marocaine, nue, pauvre, rien à manger, la violence au quotidien, enfermé dans un destin pas à moi, renié doublement à cause de l’homosexualité. Non, le français, langue coloniale, froide, intellectuelle, belle, est (encore aujourd’hui) réservée aux riches de mon premier pays. Il y a longtemps, ils m’ont clairement fait comprendre mon infériorité dans cette langue. Mon éternelle humiliation. Cela m’a donné le vertige. Et des complexes terribles: à chaque fois que je mets à écrire, ils sont là. A chaque fois que j’écris: je tremble, au fond, tout au fond, là où je ne me connais pas. Mais je continue d’écrire malgré tout. Ecrire en étant déplacé, triste, amoureux sans savoir pourquoi, en guerre. Toujours en guerre. Ecrire des livres autobiographiques, à partir de moi. Moi, mon “je”. Moi, seul, paniqué puis en extase. Moi dans le monde-foule en silence, en bruits. Moi vers le monde, fou, avec ma mère et sa dictature malgré moi.

J’écris en français. Cela me fait mal. Cela me donne de la distance: ce n’est plus moi? Je manipule des segments de ma vie, mes vies, au Maroc, à Paris. Je les reconstruis, les transforme. Et j’espère (en priant) ceci: changer.

J’écris en français avec en moi un goût arabe. J’écris le français arabe. La langue et la culture au Maroc. Ce qu’on m’a donné. Ce que j’ai appris sans le savoir, sans le vouloir. Je suis mon propre traducteur. Conscient et inconscient. Je suis dans la transgression: je me livre nu, sexuel, violent, tendre même si je ne le veux pas, petit Jean Genet marocain. Dans le chaos à chaque fois. Celui des langues. Deux langues ennemies. Une pas pour moi; l’autre sacrée, trop sacrée. Je rejoue à chaque fois ma vie. Je risque ma peau. Je suis dans la Tour de Babel en pleine chute. J’en suis encore tout retourné, au sens propre. Sidéré. Effaré.

Ecrire ne m’aide pas à vivre, ni à dépasser mes complexes, ni à effacer mes névroses. Ecrire, pour moi, c’est constater à quel point je suis multiple. Contradictoire. Possédé. Dépassé. Dernier homme. Premier homme. Dans le sang.

Je viens au festival de “Crossing Borders” dans cet état d’esprit. Travailler cet imaginaire dans une autre langue. Au contact des autres expériences. Me livrer à un autre traducteur (une traductrice) que moi, un autre “transgresseur”. Le voir entrer en moi. D’avance je suis fasciné. Prêt à me laisser dévorer. A continuer ma route dans le chaos. Dans la nudité totale. Je n’ai pas peur d’attraper froid.