Après une semaine passée à donner des conférences, j’attrape un rhume. La crève – comme on dit à la maison – ne me prend pas au dépourvu mais se développe petit à petit. Le premier éternuement constitue le coup d’envoi de la lente propagation des bactéries. En possession d’un plan de mon cerveau, elles balisent le meilleur itinéraire spéléologique. Peu à peu, les glaires occupent mon sinus, ma narine droite, puis la gauche.
Au lit, avant de m’endormir, je lis Les Agités de Lin Ullmann et tombe sur une citation de Virginia Woolf : « quand on est malade, on lit autrement : on est moins avisé et moins responsable que les soldats de l’armée des bien-portants ».
Le lendemain, le bout du nez cramoisi et croûteux, je monte dans un train bondé pour aller donner une conférence dans un château, quelque part dans le nord de la Flandre. Mes sinus sont sur le point d’exploser. Au bout de quelques minutes, je trouve enfin une place assise.
Le château est magnifique. Le hall d’entrée donne sur une volée d’escalier. Pour en monter les marches, il faut passer sous deux impressionnantes défenses qui forment quasiment une voûte. Je n’ai encore jamais vu d’aussi grosses pièces en ivoire. Elles figurent un animal puissant, un pillage en règle, une grande souffrance.
Ma conférence a lieu dans une petite salle, dont une partie est aménagée en bar. Il y a des fleurs en plastique de tous côtés. Sur chaque petite table, des bouts de tissu font office de nappe, même si ces trucs ne recouvrent qu’un tiers de la table.
L’interviewer me présente au public ; dans son introduction, il annonce que j’étais une invitée du fameux Crossing Border – il s’exprime de façon à m’octroyer de la crédibilité, ce qui peut expliquer l’utilisation de l’adjectif qualificatif.
« Mais je n’y suis pas encore allée, vous savez, il n’aura lieu que cet automne ».
Assise sur le tabouret, les coudes appuyés sur une table pliable bancale, le nez sifflant à chaque inspiration, j’ai soudain une envie folle d’être à la Haye, projetée dans le futur.
Sur le chemin du retour, je me replonge dans Les Agités. Le train est vide. J’ai le nez bouché, j’ai l’impression que mes oreilles sont tournées vers l’intérieur de mon crâne. Je m’entends réfléchir, j’entends la rotation des charnières dans mon corps. Quand je me penche en avant, ma morve fait des bulles.
« Les malades, ceux qui sont alités, je lis, sont plus insolents et moins réfléchis quand ils lisent, fiévreux, hypersensibles à propos des mots, des images et des sons. Des barrières tombent, des intrigues se dénouent, le cerveau chante. Même chose au milieu de la nuit et tôt le matin, lorsque le cœur bat la chamade et que rien n’a été évacué, j’ai peur, je suis fatiguée, je ne m’appartiens plus tout à fait ».
La nuit suivante, toute suite logique a effectivement abandonné mes pensées. Mes rêves sont imprégnés de la gêne que m’ont procurée les nappes de pacotille du château. Elles me rappellent la façon dont il m’arrive de me sécher, en sortant de la douche, avec une serviette trop petite. Je me sens alors comme un animal, gros et pataud. Dans mon sommeil, hormis un éléphant et un mammouth, je croise quelques humains qui ne font que perroqueter des phrases du livre d’ Ullmann.
Dès qu’il fait jour, je me lève, je m’inquiète pour des choses invraisemblables : je ne serai pas débarrassée de mon rhume début novembre ; au fameux Crossing Border, en écoutant une armée d’écrivains bien-portants, je n’entendrai en réalité que le grincement de mes propres charnières.