Noëlle Michel
BY Asha Karami
01-11-2019

hier soir à 23 h je suis arrivée à l’hôtel mercure à la haye et j’ai envoyé des vidéos de ma chambre et de ma salle de bains à j, zéro réaction

jus de fruit sur mon ordinateur portable pendant le petit-déj, après deux heures de facetime avec un ami à berlin je prépare aujourd’hui depuis ma chambre d’hôtel une présentation sur les soins buccodentaires des enfants, je croyais l’avoir annulée mais je vais quand même devoir faire l’aller-retour demain à utrecht on est en octobre mais on ne s’en rend compte que la nuit et je n’ai pas entendu la moindre allusion à halloween

malbec commandé, pinot gris commandé, nous avons une allergie aux noix, trop de cholestérol parce qu’on fait tout frire aux états-unis, et phobie de vomir

je prends un troisième verre de malbec, je veux un steak même si j’avais demandé à manger végétarien

« on court le risque que les gens écrivent qu’ils sont sur les rotules »
ou « courir des risques, les gens écrivent à ce sujet parce qu’ils sont sur les rotules »
« j’ai supprimé un tweet, à présent je ne publie plus que des messages superficiels et positifs, sur twitter les gens qui ont 50 000 followers sont les plus remontés, les plus furieux »
« ce qui me rend vraiment dingue, c’est de donner une interview, et que non seulement on change ce que j’ai dit, mais aussi les questions »
la première fois que j’ai dû mentir pour ma mère elle venait de vider les trois quarts de la bouteille de whisky dans l’évier et la remplissait d’eau, j’avais quatre ans,
« le bateau-mouche en a heurté un autre de plein fouet, tout s’est renversé, le tour était loin d’être terminé, on ne parle jamais d’accidents en bateau-mouche »
« je veux bloguer sur un navire »
ça fait deux heures qu’on attend et toujours pas de plat de résistance, j’ai oublié mes cigarettes, ma voisine cherche ses kreteks, elle les a oubliées aussi, une troisième scrute en vain les environs en quête d’un distributeur, alors nous partons acheter des cigarettes chez l’Indonésien du coin, nous fumons et revenons nous asseoir
« le camping stimule la créativité, mais je n’ai jamais campé sauf au festival lowlands où tout était déjà installé »
« je ne supporte plus rien, fatigue chronique toujours mal au crâne » j’ai compris que j’étais douée pour mentir parce que je gagnais toujours lorsqu’il fallait deviner dans quelle main se cachait le caillou et que tout le monde me voulait dans son équipe, j’avais cinq ans
« j’ai passé une année à travailler en larmes dans une pizzeria après mon master »
« je dois partager les w.-c. et la cuisine mais quel bonheur d’avoir ma propre douche »
des gens qui vomissent et pissent dans le bus de nuit, se faire harceler dans le tram
« et tout à coup il y avait une dent près de moi sur la chaise »
« quelqu’un veut un brownie ? »
on partage un dessert mais pas la fourchette
« dans mon école primaire on peut désormais apprendre l’espagnol »
« pour attendre des sommets, faut pas s’adresser à moi »
après le dessert, vers 22 h, nous pouvons encore arriver à temps pour le dernier débat du festival « ou juste prendre un autre verre ou rentrer à l’hôtel, your choice »
soudain quelqu’un s’en va

de retour dans ma chambre douces pulsations de lumière
d’un écran publicitaire de l’autre côté de la rue
ce que dit j un manque d’idées
tout est conte de fées
tout ce qui a été mangé fait défaut
tout est perdu et rien n’est omis
c’est en racontant la blague qu’on la comprend

demain nous irons au festival

Noëlle Michel
18-11-19

1
Oh mon garçon chante une chanson rien que pour moi
Chante-la tout bas

2
Je n’ai pas retrouvé de fichier temporaire ni de sauvegarde, j’ai vraiment perdu mes 500 mots. Rebelote.

3
Dans (son premier e-mail, ma traductrice me demandait le genre de deux mots signifiant « compagnon » et « poète », en français ils n’ont pas de forme neutre. Dans cette langue, les substantifs sont ou bien féminins ou bien masculins. À un moment donné au siècle dernier, il a été décidé d’utiliser la variante masculine pour presque tous les métiers, et de la considérer comme neutre. Ces dernières années, certains luttent pour que l’on utilise de nouveau les titres féminins à côté des masculins (la professeure et le professeur, l’écrivaine et l’écrivain) ou que l’on féminise certains mots comme ministre (en s’adressant à madame la ministre plutôt qu’à madame le ministre – le nom change donc de genre en fonction de la personne). Certains remettent aussi en question l’accord de l’adjectif qui se réfère à un groupe formé à la fois d’hommes et de femmes. Ils souhaitent qu’il n’ait plus à s’accorder nécessairement au masculin pluriel (par exemple « les étudiants heureux »), mais qu’il montre clairement la mixité du groupe (heureux·euse·s). Ma traductrice a dû se creuser la tête quand je voulais à tout prix garder la forme neutre d’un mot, une fois nous avons choisi de passer à une forme en « tu » pour contourner le problème du genre. Je me suis alors rendu compte qu’en hindi, même les formes « je » et « tu » ne sont pas neutres. Quand on dit « je sors », le verbe sortir se conjugue différemment selon le genre du sujet. Les pronoms possessifs comme mon, ton ou votre varient aussi en fonction du sexe du propriétaire. À cet égard, le farsi est la langue la plus neutre que je connaisse. Il n’y a pas d’articles, les substantifs n’ont pas de genre, même les pronoms personnels sont neutres, il n’y a pas de « il » ou « elle », mais seulement une expression signifiant « cette personne-là ». De même, tous les métiers ne connaissent qu’une seule forme neutre. Si Roumi avait écrit en français, ses déclarations d’amour envers l’élu de son cœur n’auraient jamais pu être aussi ambiguës et) mystérieuses.

4.
Quand je vois par hasard sur Facebook qu’un groupe de lecture va discuter de Trouble dans le genre, je décide de me rendre à la rencontre.
« … je trouvais déjà Judith Butler problématique, et quand j’ai lu le passage sur le drag, je me suis dit : je le savais. »
« … un fantasme à propos d’un fantasme… »
« Quelqu’un comprend quelque chose au drame unique ? »
« Ce n’est que lorsqu’une femme joue vraiment à être une femme qu’apparaît le concept de “femme” et qu’on devient complice. »
« Pourtant, avant d’appeler une femme “une femme”, il n’y a pas de vide, mais un espace qui réclame un nom, qui est doté d’une forme visible et d’une surface- »
« Non, cet être ne réclame pas de nom, d’autres veulent le nommer pour prendre le pouvoir sur lui. Si hommes et femmes s’appelaient tous des “hommes”, il n’y aurait plus de femme à proprement parler. »
« Dans ce cas on appellerait les unes des hommes qui enfantent et les autres des hommes qui n’enfantent pas ! »
« Ma foi, les femmes qui n’ont jamais enfanté resteraient des hommes qui n’enfantent pas. »
« Je ne l’aime pas, c’est tout. »
« Alors pourquoi avoir décidé de… ? »
Je veux parler de la théorie de McKenna selon laquelle les femmes cueilleuses ont inventé le langage dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, parce que la taxonomie était cruciale pour la cueillette. Je veux dire que « la table » n’est pas un bon exemple à mon avis, parce qu’une table ne peut pas jouer un rôle actif.

5
J dit : de la neige artificielle ? Non, de la vraie neige

6
Je passe devant le restaurant où a eu lieu le dîner de clôture des Chronicles il y a deux jours, parmi les auteur·e·s j’étais la seule à être présente, et parmi les traducteurs·trices, seule la mienne était absente. Je me demande quel genre elle va choisir pour accorder ces professions et leur pluriel dans sa traduction.

7
j’étais épuisée je marchais autour de gros ballons (plus gros que des ballons sauteurs) dans l’espace elle est en blanc j’avance entre les ballons elle un peu plus calme

une femelle papillon acajou ne parvient pas à déployer ses ailes légèrement chiffonnées

je voulais prendre cette route mais je vois erik et quelqu’un d’autre, en revenant vers le pont je salue tout le monde « me revoilà » certains me toisent comme si je n’avais pas réussi
une femme

 

05-11-19

je me réveille à 18 h avec le sentiment d’émerger en pleine nuit. après un quart d’heure dans un état léthargique, je parcours mes notes sur mes rêves des dernières nuits :

1.
de nos jours les gens sont les meilleurs slogans
ils sont contents de leur bouche et de leur parole

 sauter sur un trampoline au ralenti

 2.
d’abord une main normale
puis un bras se fend en deux à hauteur du coude
une articulation d’où jaillissent deux mains
mais nous n’étions pas un neuf contraint de se déclasser en sept

 3.
nuit trois jamais venue
j’attends
moi : « certains ne comprennent pas le suicide
le suicide est la seule chose que je comprenne
un sacrifice, l’acte d’amour le plus noble qui soit »
je pense : impossible à publier, ils ne comprendront pas, je dois mieux l’expliquer
choix plus courageux : un réceptacle en caoutchouc à fond étroit plus large en haut, sorte de petite corbeille à papier

 4.
dans une vaste pièce un gros amas de neige
des gens sont enterrés dessous
s’enfoncent dedans et se redressent d’un seul coup
je fais pareil
fraîcheur agréable

 5.
ses idées
new mark à présent 

police police
police police police
autonomie au mieux
la voix de maman qui parle sans discontinuer

tu dis : ce n’est jamais qu’une théorie

ce qui apparaît aussi plus tard :

par chance sa douleur est supportable 

6.
patate
quatre quartiers d’avocat
ou frites au guacamole

je me souviens avoir oublié deux avocats, une banane et du pop-corn à l’hôtel, ensuite je lis des interviews de krasznahorkai, son intervention était en fait la seule que je voulais voir au départ, mais j’étais encore à Amsterdam et je devais travailler, quand on lui demande pourquoi il a choisi exactement 14 textes et images dans le cadre d’une collaboration, il répond :
« c’est très simple à expliquer. j’avais le sentiment que 13 n’était pas assez et 15 trop. »
dans une autre interview il évoque son usage de la ponctuation et des phrases longues :
« … mais cette phrase courte, très classique, caractéristique, se terminant par un point, est artificielle, ce n’est qu’une habitude, elle est peut-être utile aux lecteurs mais pour une seule raison, c’est qu’ils ont appris au cours des derniers millénaires qu’une phrase courte était plus facile à comprendre, c’est aussi une habitude, mais quand on réfléchit, on n’utilise jamais de phrases courtes ou presque, si on prête l’oreille… »
j entre dans la chambre avec une salade du supermarché, il n’a pas non plus envie de cuisiner. « tu en es où ? »

« je voulais parler d’adieu, je crois que ça cadre bien avec l’apathie et… »

« je ne trouve pas que tu sois du genre sentimental »

silence

il se fait couler un bain tout en parlant « un truc sur le sommeil ? que tu as dormi deux fois par exemple…
qu’est-ce que tu es en train de taper ? »

« ce que tu viens de dire »

« une liste des choses que tu as faites :
tes impressions après avoir lu en public assise plutôt que debout,
les frites du mcdo à deux heures du matin,
l’after jusqu’à quatre heures,
la panique qui t’a envahie hier,
le désarroi de nombreux écrivains du festival,
ou peut-être peux-tu décrire cette marque de doigts sur la cuillère au potage, n’écrire qu’à ce sujet, zoomer là-dessus,
le fait que tu avais oublié ton interview hier,
ou le bubble tea trois jours consécutifs à chinatown
que nous avons reconnu la vendeuse d’hier
ton thé glacé aux baies roses légèrement sucré était plus sucré que mon thé normalement sucré
ou ça ne vaut rien tu crois ? »

« pourquoi pas »

« et ensuite tu pourras te recoucher » il s’en va

m’apporte du thé préparé avec de l’eau filtrée ce qu’il refuse de faire d’habitude
retire ses vêtements, nu devant moi il dit « tu ne peux pas écrire dans le bain pas vrai » et plonge dans l’eau brûlante « pff ! cop killer, let’s kill the cops tonight… »

à peine une demi-heure plus tard j me rejoint en peignoir dans le lit et je lui fais lire ce que j’ai

« non c’est méta, ‘je ne suis pas capable d’écrire donc j’écris sur l’incapacité à écrire’ blabla, c’est sûr on y croit »

« je pourrais aussi utiliser ce passage »

« mouais »

« et ça aussi »

me rend le portable « non ça ne me plaît vraiment pas… à quelle heure tu dois le remettre ? »

« elle vient d’arriver et elle n’a pas encore dîné »

« à amsterdam ? »

« oui »

je tape tout au fur et à mesure de la conversation et j voit nos paroles en live « super agaçant »
nous rions au lit

« c’est peut-être pas si mal finalement… » j se lève

j jette un œil dans le miroir « et bonjour à ma mère tant que tu y es puisque tu tapes chaque phrase » il part

il revient au bout d’une heure « ça y est t’as écrit un vrai texte ? »

02-11-19

pourquoi cette personne parle-t-elle d’elle

je n’arrive pas à expliquer ce que nous avons en commun et c’est ce que nous n’avons plus en commun

nous nous incitons les uns les autres à ressembler à l’occident et bruce springsteen c’est une vision romantique
d’un petit village ou grandir loin de tout
je n’ai pas mangé non plus
c’est une thérapie de groupe
qu’est-ce que c’est que cette répétition

j est dans les parages

pourquoi devrais-je avoir à justifier une scène de sexe ?

attendre à l’extérieur
voilà comment se répéter soi-même
je reste sans raison, je suis là pour observer et comprendre ce qui se passe

il est question d’amérique et il est question de fortune
une vie impossible à exprimer dans la littérature
se réveiller en pleine nuit en sueur dans une chambre exiguë
résistance à l’inéluctable mouvement

vieil homme hochant en permanence la tête
quitter ou rester complexité des émotions
quand il y a une fête je reste toujours dans mon coin et ne parle à personne
voici quatre individus qui ne dépensent pas un sou
ne pas se laisser influencer
contraint d’arrêter
des planètes derrière lui
nous sommes le brassage des sensations qui nous traversent
quel est son motif
on ne pourrait pas baisser le son bordel

les poèmes sont architecturaux

j’ai commencé par une école de commerce puis j’ai pensé c’est pas mon truc
je n’aime pas les puzzles et j’ai le surréalisme en horreur

voulais devenir avocat pour l’argent et j’aime gagner
froid dormi avec deux pyjamas sous deux couvertures
le héros emblématique est dans la rue

c’est au-dessus de mes moyens mais j’aime brooklyn
nous exerçons un contrôle total sur notre destination
mais je ne veux plus parler de la maladie
suis-je mythe, humain ou fourmi ?

aucun dialogue
non, à présent j’habite à trente minutes d’ici
en fait je trouve ce que je dis le plus intéressant

reproduis les violences qu’il a subies
il faut travailler chaque jour à son identité

il a acheté mon livre a lu quelques passages l’a donné puis a regretté
je dois recalibrer
qu’est-ce qui t’amène ici ? la solitude
non

avoir des ennuis avec la police à cause de mauvais choix
quand j’ai lu votre livre, j’ai pensé que cet écrivain était forcément un père
que dévoilez-vous au lecteur ?

cinq fois non on va se prendre une bière ou quoi
pas besoin d’être un génie pour savoir que c’est ça qui cloche sur terre
à propos de solitude radicale et de désorientation
anti david bowie ne pas claquer l’argent

je voulais de la musique sans paroles
j’ai copié carver et écrit des conneries
je vais chercher un hot-dog d’accord

lutter pour partir ou rester

paysage plat ciel plombé pas d’horizon
l’esprit communautaire dans les petits villages est fort
point de fuite

quand mes parents ont appris ce que je voulais étudier ils ont dit : tu te rends compte que tu ne gagneras pas autant que nous
me sens tout de suite mieux après quelques minutes à l’air libre

la réponse longue à votre question est : bienvenue au texas

devenir père a-t-il changé votre façon d’écrire ?
vous êtes parti؟
avez-vous honte ?

westerns à fabbrico
american dream sous stéroïdes

(c’était intéressant mais je n’ai pas pris de notes)

pas d’espace pour tout le monde dans cet espace

pardon – désorientation ontologique
boris johnson ne sait pas faire de musique

lorsque j’ai trouvé ma voix

les structures nous empêchent d’être ce que nous voulons
anticapitaliste je ne peux y penser
n’importe qui serait une meilleure amie qu’elle même la voix d’un GPS
le personnage principal a six lignes de dialogue car il ne parle pas anglais
tous deux nés en 1978

oui
museler la nature ne mène qu’à la guerre
la conférence à laquelle tu ne te rends jamais
se frotter à cette idée
impossible de se débarrasser de cette voix dans ta tête

je m’intéressais à la noirceur et me voilà
je ne rentre jamais chez moi, mais j’aime savoir que ce n’est pas loin
le récit de son meurtre d’un migrant bengalais
luc ferrari histoire de jeunes hommes ou necrobutcher

le bonheur est le sujet le plus ennuyeux du monde

ce garçon a besoin de soins mais ne le comprend pas
personne souffrant de névrose pathologique
handicapé par le système

c’est pour ça que je me sentais mal

un poids que je sens dans mon sommeil et sur ma poitrine
textes brefs et répétitifs
waouh, je ne savais pas que ce serait si personnel
arnaque totale il n’y avait pas de fruits en coulisse

la facette de ma personnalité qui écrit
années 90 partout présentes

l’écriture c’est comme le vélo
et ça n’a rien d’intéressant
patti ne veut plus me fréquenter pour des raisons que je déplore

la première histoire que j’ai lue où personne ne mourait

parabole de la société dans son ensemble
les meilleurs groupes sont ceux qui n’ont pas pu jouer

tenter désespérément de ne pas se confondre avec son passé
le journaliste ne demande pas pourquoi il l’a fait
perdu dans un monde

personne dans les parages
je prendrais bien un dernier verre

ce n’est pas partir, mais rester qui est courageux

01-11-19

hier soir à 23 h je suis arrivée à l’hôtel mercure à la haye et j’ai envoyé des vidéos de ma chambre et de ma salle de bains à j, zéro réaction

jus de fruit sur mon ordinateur portable pendant le petit-déj, après deux heures de facetime avec un ami à berlin je prépare aujourd’hui depuis ma chambre d’hôtel une présentation sur les soins buccodentaires des enfants, je croyais l’avoir annulée mais je vais quand même devoir faire l’aller-retour demain à utrecht on est en octobre mais on ne s’en rend compte que la nuit et je n’ai pas entendu la moindre allusion à halloween

malbec commandé, pinot gris commandé, nous avons une allergie aux noix, trop de cholestérol parce qu’on fait tout frire aux états-unis, et phobie de vomir

je prends un troisième verre de malbec, je veux un steak même si j’avais demandé à manger végétarien

« on court le risque que les gens écrivent qu’ils sont sur les rotules »
ou « courir des risques, les gens écrivent à ce sujet parce qu’ils sont sur les rotules »
« j’ai supprimé un tweet, à présent je ne publie plus que des messages superficiels et positifs, sur twitter les gens qui ont 50 000 followers sont les plus remontés, les plus furieux »
« ce qui me rend vraiment dingue, c’est de donner une interview, et que non seulement on change ce que j’ai dit, mais aussi les questions »
la première fois que j’ai dû mentir pour ma mère elle venait de vider les trois quarts de la bouteille de whisky dans l’évier et la remplissait d’eau, j’avais quatre ans,
« le bateau-mouche en a heurté un autre de plein fouet, tout s’est renversé, le tour était loin d’être terminé, on ne parle jamais d’accidents en bateau-mouche »
« je veux bloguer sur un navire »
ça fait deux heures qu’on attend et toujours pas de plat de résistance, j’ai oublié mes cigarettes, ma voisine cherche ses kreteks, elle les a oubliées aussi, une troisième scrute en vain les environs en quête d’un distributeur, alors nous partons acheter des cigarettes chez l’Indonésien du coin, nous fumons et revenons nous asseoir
« le camping stimule la créativité, mais je n’ai jamais campé sauf au festival lowlands où tout était déjà installé »
« je ne supporte plus rien, fatigue chronique toujours mal au crâne » j’ai compris que j’étais douée pour mentir parce que je gagnais toujours lorsqu’il fallait deviner dans quelle main se cachait le caillou et que tout le monde me voulait dans son équipe, j’avais cinq ans
« j’ai passé une année à travailler en larmes dans une pizzeria après mon master »
« je dois partager les w.-c. et la cuisine mais quel bonheur d’avoir ma propre douche »
des gens qui vomissent et pissent dans le bus de nuit, se faire harceler dans le tram
« et tout à coup il y avait une dent près de moi sur la chaise »
« quelqu’un veut un brownie ? »
on partage un dessert mais pas la fourchette
« dans mon école primaire on peut désormais apprendre l’espagnol »
« pour attendre des sommets, faut pas s’adresser à moi »
après le dessert, vers 22 h, nous pouvons encore arriver à temps pour le dernier débat du festival « ou juste prendre un autre verre ou rentrer à l’hôtel, your choice »
soudain quelqu’un s’en va

de retour dans ma chambre douces pulsations de lumière
d’un écran publicitaire de l’autre côté de la rue
ce que dit j un manque d’idées
tout est conte de fées
tout ce qui a été mangé fait défaut
tout est perdu et rien n’est omis
c’est en racontant la blague qu’on la comprend

demain nous irons au festival

03-10-19

Depuis Noël 2018, le message de mon répondeur est doux et hésitant, en mangeant mes nouilles j’essaie de sonder si j’ai quelque chose à dire, quelles histoires peut-on bien s’arracher dans cet état, j’avais prévu d’écrire cet article de blog mercredi dernier, sauf que le microdosage s’est avéré trop élevé et que j’ai passé une demi-journée à pleurer près de la plus grande de mes plantes vertes, qui va mal depuis que J est en maison de repos, je crois vraiment qu’elle a renoncé à vivre, ses racines isolées de tous les autres arbres et végétaux de la Terre, j’ai lu récemment que les plantes communiquent entre elles et sont reliées par leurs racines, ici elle est prisonnière de son pot, dans un appartement à onze mètres du sol, quand j’ai tenté de l’enlacer elle a encore perdu des feuilles, j’ai consacré le reste de la journée à discuter stratégie avec un autre poète sur Messenger, en vue de mes prochaines interviews.

Samedi, sur le chemin de la sortie, les braillements confus d’un homme me parviennent depuis le vestiaire du bal de la poésie, je m’approche et trouve, à côté du type qui tourne comme un ours en cage, une poétesse à l’air hébété, je m’agenouille près d’elle, pose une main sur son bras, « vous voulez un verre d’eau ? » Elle sourit et hoche la tête sans me voir. « Avec ou sans bulles ? » Elle me regarde : « Sans. » Alors ce n’est pas si grave, me dis-je en allant lui chercher de l’eau plate. L’homme, qui s’est immobilisé, m’observe. « Vous voulez quelque chose ? » « Une bière. » « Il n’y en a plus, dis-je, il reste du coca ou du jus d’orange. » « Du coca. » « Avec ou sans sucre ? » Marmonne : « Avec. » Pour lui aussi ça va aller, je décapsule une bouteille que je lui tends. « Rentrez bien ! » J’aimerais comprendre ma plante aussi bien, mais je reste au stade de la projection, je ne suis pas encore capable d’imaginer les pensées qui émanent de la conscience d’une plante. Alors que je sors, quelqu’un pour qui j’étais encore une inconnue il y a une heure me demande si je veux bien venir parler de poésie et de moi devant sa classe : « Oui, vous êtes une véritable source d’inspiration, vous ne connaissez pas votre père. » « C’est-à-dire que je n’ai rien à raconter, je ne sais pas vraiment ce que je fais », lui dis-je, on me tape sur l’épaule, une poétesse qui fait ses débuts, nous nous félicitons pour la parution de nos recueils respectifs, puis elle se demande à haute voix pourquoi on ne lui a pas proposé d’intervenir ce soir. Coïncidence, l’initiateur de l’événement vient prendre de mes nouvelles, je réponds qu’un peu d’alcool ne ferait pas de mal et il me donne des jetons, la poétesse en profite pour lui poser sa question et, alors qu’il s’enquiert de son identité, moi je me demande si elle ne voudrait pas venir parler aux enfants de l’école primaire, et où est tombé mon paquet de cigarettes ? Elle lui remet sa carte et lance après son départ : « Un pitch vite fait ! » Qu’est-ce qu’elle écrirait si elle devait tenir un blog pour les Chronicles ? Je refile mes jetons à quelqu’un.

Cette nuit-là, je rêve que je suis en couverture de la revue Poëziekrant, en blouse blanche, juchée sur une échelle en bois avec un pot de pinceaux imbibés de peinture de différentes couleurs. À y regarder de plus près, ma silhouette est floue et lointaine, tandis que la peinture est nette au premier plan. Je me déclare satisfaite, le photographe a choisi cette composition car je rechignais, je ne voulais pas de photo. Mes sentiments sont ambigus : ce cliché ne m’offre aucune visibilité, pourquoi faut-il toujours que je râle, pourquoi je n’arrive pas y mettre du mien comme tout le monde et à poser pour avoir une belle photo de couverture ?