Tourner sur mon axe, jusqu’à ce que toutes les couleurs de la terre se mélangent.
Bouger, jusqu’à ce que mon ombre soit plus tangible que ma véritable forme.
Saisir à pleines mains les branches tombées, les cimes des arbres, les feuilles nouvelles. Agripper
Les sons qui me font osciller entre chaud et froid, entre froid et brûlant.
Nous y voilà. L’un après l’autre, les visages défilent devant nous.
D’anciens mots, fugaces, avides de savoir ce qui les attend.
Des musiciens montent sur notre scène et nous nous recueillons.
Des portes s’ouvrent, l’espace se démultiplie.
Les percussions sont feutrées, les vents donnent le ton.
Plus perçants. Les yeux clignent plus vite, sous la lumière aveuglante.
Les cordes vibrent, plus proches que jamais.
Vue d’ensemble. Elle nous échappe.
Il marche un peu plus loin et rencontre une voix.
Posée, plus sonore que ne peut le supporter sa pensée.
« Fermez votre esprit, imprégnez-vous du magistral. Laissez-vous emporter dans un spectacle, au-delà de la conscience. La honte n’existe pas. Une page blanche. À moi de la peindre avec témérité et extase. Lâchez prise. Laissez faire, sans ressentir aucune force. Écoutez. Laissez-moi vous empoigner les cheveux et vous traîner là où vous n’oseriez pas respirer. Suffoquer d’incompréhension, d’impuissance, voilà qui rend humble. Pas vrai ? »
Vite, éloignons-nous. Ignorons ce poète malgré lui, avant qu’une vraie magie ne parcoure mes veines.
Elle descend l’escalier, passe le rideau de perles, hume l’espace. Comme une odeur d’encens, mélangé à du savon, mélangé à la sueur de la fête. Parfait. Le temps de rêver, le derrière dansant, les cheveux au vent absent, les lèvres boudeuses, comme artificiellement enflées. Elle se balance, se perd en rythme dans ce qui semble échapper à la loi de la pesanteur. Elle s’accroupit, saute, s’essuie le nez sur sa longue manche, s’accroupit. Elle boit une boisson sucrée à l’arrière-goût puissant. Engourdissant, comme toute cette sensation qui gagne ses membres. En haut de l’escalier. Vers le balcon, bien le bonjour de la lune. Elle hume l’espace et l’univers entier vient lui renifler le cou.
Rouge. Bleu. Vert. Violet. Or. Lignes grises. Encre fraîche.
La maison dans la lande, peinte par un homme venu d’une ville de béton, se dresse. Les passants voient tout, sauf la peinture. Le message. La raison pour laquelle l’encre a dû sécher. Jusqu’à ce que la toile se mette à parler, hurler, jurer, chanter. Jusqu’à ce que les formes prennent forme, s’affirment. Comme une femme, droite comme un i, fière. Jusqu’à ce que les couleurs se mélangent et que les passants ne tournent plus que sur leur axe. La lumière se tamise, les projecteurs s’allument. Ils éclairent le tableau. Bouches bées.
Rouge. Bleu. Vert. Violet. Or. Lignes grises. Encre fraîche.
La maison dans la lande a cédé la place à l’expérimental, comme Pollock. Et chacun se tait.
Tous perdus dans leur propre envolée créative, stimulés par les explorateurs qui leur accordent un peu de valeur. Les esprits égarés se plaisent ici, jusqu’à la fin de la soirée, et le lendemain encore. J’erre avec eux. Je chante. Écoute. Parle. Oublie. Reçois. Me noie. Je nage avec eux.
Ça nous échappe. Tout, je veux dire. Les mots, les sons, les couleurs, les odeurs, les goûts, les réalités et les illusions. Chérissons le tictac de l’horloge, toute la soirée, tant que nous ne l’entendons pas. Chérissons cette après-midi, cette soirée, et l’ivresse que nous dissiperons par un sommeil réparateur.