Elle est terriblement seule dans cette chambre, coincée entre quatre murs. Les murs nus, sans peinture, sans papier peint, sans moisissure. Ça sent le rance, la grand-mère schizophrène. Ça sent le je-ne-veux-pas-mourir, ça sent le tout-juste-vivre. L’air a un goût de pelure d’orange et de thé vert à la menthe fraîche. Sereine, et pourtant coincée entre quatre murs.
Régulièrement, les portes s’ouvrent à la volée, personne n’entre. Il n’y a pas de rideaux, et tous les passants voient que la chambre est vide, à l’exception de la femme aux cheveux colorés orange vif. Une bouteille de ketchup est posée au milieu de la pièce, sur le plancher de bois. La lumière qui pénètre dans la pièce semble se concentrer telle un spot sur la bouteille rouge, et mes pensées sont accaparées par le rouge de la bouteille de ketchup qui jure avec l’orange vif des cheveux, ceux de la femme seule.
« Roule donc, frimeuse. Ne me demande rien. Le volant entre tes mains, l’herbe verte de chaque côté de la route ». C’est ce qu’elle semblait et semble toujours penser. Au bord de la route avec sa grande pancarte « Vers Nador », et donc je poursuis ma route.
Le nord du Maroc. Dans les petites villes et les villages, il n’est pas normal pour une femme de se promener en rue. Le fait de regarder par la fenêtre est un scandale, abstenez-vous, et si vous voulez être au comble de la honte pour une femme, entrez donc seule, ou accompagnée d’une amie, dans un café local. Pour un verre de jus d’orange, un thé à la menthe fraîche.
Ça sent cette chambre nue. Partout dans Nador, ça sent la chambre nue. La femme qui est avec moi à Nador compte ses cheveux gris sous son voile et n’y parvient jamais. Elle perd le compte et rêve de cheveux orange. Même s’ils jurent avec la bouteille de ketchup.
Je lui demande si elle aime les figues de Barbarie. Elle ne répond pas. Je lui demande si elle aime les figues. Elle ne répond pas. Je l’embrasse sur la bouche. Elle ne répond pas. Elle fixe par la fenêtre le paysage sec, nu, et je rêve de son visage dans un accès de colère. Il me semble attirant, sexy, tellement sauvage, comme le désert. Je veux la voir furieuse et je lui arrache son voile. J’écrase le frein. Elle se cogne la tête, prend le tableau de bord en plein visage. Pleure à chaudes larmes. Elle descend, je pousse un hurlement.
Régulièrement, les portes s’ouvrent à la volée, personne n’entre. Comme une poussière d’étoile, là-haut entre les gros nuages, la lune sera à mes côtés, pendant le trajet. Ce n’est pas agréable, mais le contraste, entre la bouteille de ketchup et les cheveux orange, apaisait mes soupirs. Elle était là pour moi, même si elle n’était pas réelle. Cela n’avait pas d’importance, car j’étais en voyage et maintenant que je suis chez moi, coincée entre quatre murs nus, je veux retourner à Nador. Flairer les odeurs dégoûtantes, passer ma langue sur les pelures d’orange. Entrer dans un café et arracher le voile de la femme. Voir sa tête heurter le tableau de bord. Je-ne-veux-pas-mourir, mais tout-juste-vivre.