Depuis Noël 2018, le message de mon répondeur est doux et hésitant, en mangeant mes nouilles j’essaie de sonder si j’ai quelque chose à dire, quelles histoires peut-on bien s’arracher dans cet état, j’avais prévu d’écrire cet article de blog mercredi dernier, sauf que le microdosage s’est avéré trop élevé et que j’ai passé une demi-journée à pleurer près de la plus grande de mes plantes vertes, qui va mal depuis que J est en maison de repos, je crois vraiment qu’elle a renoncé à vivre, ses racines isolées de tous les autres arbres et végétaux de la Terre, j’ai lu récemment que les plantes communiquent entre elles et sont reliées par leurs racines, ici elle est prisonnière de son pot, dans un appartement à onze mètres du sol, quand j’ai tenté de l’enlacer elle a encore perdu des feuilles, j’ai consacré le reste de la journée à discuter stratégie avec un autre poète sur Messenger, en vue de mes prochaines interviews.
Samedi, sur le chemin de la sortie, les braillements confus d’un homme me parviennent depuis le vestiaire du bal de la poésie, je m’approche et trouve, à côté du type qui tourne comme un ours en cage, une poétesse à l’air hébété, je m’agenouille près d’elle, pose une main sur son bras, « vous voulez un verre d’eau ? » Elle sourit et hoche la tête sans me voir. « Avec ou sans bulles ? » Elle me regarde : « Sans. » Alors ce n’est pas si grave, me dis-je en allant lui chercher de l’eau plate. L’homme, qui s’est immobilisé, m’observe. « Vous voulez quelque chose ? » « Une bière. » « Il n’y en a plus, dis-je, il reste du coca ou du jus d’orange. » « Du coca. » « Avec ou sans sucre ? » Marmonne : « Avec. » Pour lui aussi ça va aller, je décapsule une bouteille que je lui tends. « Rentrez bien ! » J’aimerais comprendre ma plante aussi bien, mais je reste au stade de la projection, je ne suis pas encore capable d’imaginer les pensées qui émanent de la conscience d’une plante. Alors que je sors, quelqu’un pour qui j’étais encore une inconnue il y a une heure me demande si je veux bien venir parler de poésie et de moi devant sa classe : « Oui, vous êtes une véritable source d’inspiration, vous ne connaissez pas votre père. » « C’est-à-dire que je n’ai rien à raconter, je ne sais pas vraiment ce que je fais », lui dis-je, on me tape sur l’épaule, une poétesse qui fait ses débuts, nous nous félicitons pour la parution de nos recueils respectifs, puis elle se demande à haute voix pourquoi on ne lui a pas proposé d’intervenir ce soir. Coïncidence, l’initiateur de l’événement vient prendre de mes nouvelles, je réponds qu’un peu d’alcool ne ferait pas de mal et il me donne des jetons, la poétesse en profite pour lui poser sa question et, alors qu’il s’enquiert de son identité, moi je me demande si elle ne voudrait pas venir parler aux enfants de l’école primaire, et où est tombé mon paquet de cigarettes ? Elle lui remet sa carte et lance après son départ : « Un pitch vite fait ! » Qu’est-ce qu’elle écrirait si elle devait tenir un blog pour les Chronicles ? Je refile mes jetons à quelqu’un.
Cette nuit-là, je rêve que je suis en couverture de la revue Poëziekrant, en blouse blanche, juchée sur une échelle en bois avec un pot de pinceaux imbibés de peinture de différentes couleurs. À y regarder de plus près, ma silhouette est floue et lointaine, tandis que la peinture est nette au premier plan. Je me déclare satisfaite, le photographe a choisi cette composition car je rechignais, je ne voulais pas de photo. Mes sentiments sont ambigus : ce cliché ne m’offre aucune visibilité, pourquoi faut-il toujours que je râle, pourquoi je n’arrive pas y mettre du mien comme tout le monde et à poser pour avoir une belle photo de couverture ?