je me réveille à 18 h avec le sentiment d’émerger en pleine nuit. après un quart d’heure dans un état léthargique, je parcours mes notes sur mes rêves des dernières nuits :
1.
de nos jours les gens sont les meilleurs slogans
ils sont contents de leur bouche et de leur parole
sauter sur un trampoline au ralenti
2.
d’abord une main normale
puis un bras se fend en deux à hauteur du coude
une articulation d’où jaillissent deux mains
mais nous n’étions pas un neuf contraint de se déclasser en sept
3.
nuit trois jamais venue
j’attends
moi : « certains ne comprennent pas le suicide
le suicide est la seule chose que je comprenne
un sacrifice, l’acte d’amour le plus noble qui soit »
je pense : impossible à publier, ils ne comprendront pas, je dois mieux l’expliquer
choix plus courageux : un réceptacle en caoutchouc à fond étroit plus large en haut, sorte de petite corbeille à papier
4.
dans une vaste pièce un gros amas de neige
des gens sont enterrés dessous
s’enfoncent dedans et se redressent d’un seul coup
je fais pareil
fraîcheur agréable
5.
ses idées
new mark à présent
police police
police police police
autonomie au mieux
la voix de maman qui parle sans discontinuer
tu dis : ce n’est jamais qu’une théorie
ce qui apparaît aussi plus tard :
par chance sa douleur est supportable
6.
patate
quatre quartiers d’avocat
ou frites au guacamole
je me souviens avoir oublié deux avocats, une banane et du pop-corn à l’hôtel, ensuite je lis des interviews de krasznahorkai, son intervention était en fait la seule que je voulais voir au départ, mais j’étais encore à Amsterdam et je devais travailler, quand on lui demande pourquoi il a choisi exactement 14 textes et images dans le cadre d’une collaboration, il répond :
« c’est très simple à expliquer. j’avais le sentiment que 13 n’était pas assez et 15 trop. »
dans une autre interview il évoque son usage de la ponctuation et des phrases longues :
« … mais cette phrase courte, très classique, caractéristique, se terminant par un point, est artificielle, ce n’est qu’une habitude, elle est peut-être utile aux lecteurs mais pour une seule raison, c’est qu’ils ont appris au cours des derniers millénaires qu’une phrase courte était plus facile à comprendre, c’est aussi une habitude, mais quand on réfléchit, on n’utilise jamais de phrases courtes ou presque, si on prête l’oreille… »
j entre dans la chambre avec une salade du supermarché, il n’a pas non plus envie de cuisiner. « tu en es où ? »
« je voulais parler d’adieu, je crois que ça cadre bien avec l’apathie et… »
« je ne trouve pas que tu sois du genre sentimental »
silence
il se fait couler un bain tout en parlant « un truc sur le sommeil ? que tu as dormi deux fois par exemple…
qu’est-ce que tu es en train de taper ? »
« ce que tu viens de dire »
« une liste des choses que tu as faites :
tes impressions après avoir lu en public assise plutôt que debout,
les frites du mcdo à deux heures du matin,
l’after jusqu’à quatre heures,
la panique qui t’a envahie hier,
le désarroi de nombreux écrivains du festival,
ou peut-être peux-tu décrire cette marque de doigts sur la cuillère au potage, n’écrire qu’à ce sujet, zoomer là-dessus,
le fait que tu avais oublié ton interview hier,
ou le bubble tea trois jours consécutifs à chinatown
que nous avons reconnu la vendeuse d’hier
ton thé glacé aux baies roses légèrement sucré était plus sucré que mon thé normalement sucré
ou ça ne vaut rien tu crois ? »
« pourquoi pas »
« et ensuite tu pourras te recoucher » il s’en va
m’apporte du thé préparé avec de l’eau filtrée ce qu’il refuse de faire d’habitude
retire ses vêtements, nu devant moi il dit « tu ne peux pas écrire dans le bain pas vrai » et plonge dans l’eau brûlante « pff ! cop killer, let’s kill the cops tonight… »
à peine une demi-heure plus tard j me rejoint en peignoir dans le lit et je lui fais lire ce que j’ai
« non c’est méta, ‘je ne suis pas capable d’écrire donc j’écris sur l’incapacité à écrire’ blabla, c’est sûr on y croit »
« je pourrais aussi utiliser ce passage »
« mouais »
« et ça aussi »
me rend le portable « non ça ne me plaît vraiment pas… à quelle heure tu dois le remettre ? »
« elle vient d’arriver et elle n’a pas encore dîné »
« à amsterdam ? »
« oui »
je tape tout au fur et à mesure de la conversation et j voit nos paroles en live « super agaçant »
nous rions au lit
« c’est peut-être pas si mal finalement… » j se lève
j jette un œil dans le miroir « et bonjour à ma mère tant que tu y es puisque tu tapes chaque phrase » il part
il revient au bout d’une heure « ça y est t’as écrit un vrai texte ? »