En me promenant entre la gare et le centre de La Haye, je passe à côté d’une grande tache de peinture qui blanchit le bitume. Elle se trouve juste en face d’une maison grise aux murs crépis. Il doit s’agir d’une peinture étanche car il vient de pleuvoir à verse, et ça ne lui fait ni chaud ni froid.
Je m’arrête quelques instants au bord de la flaque, assimile la maison grise, pose à nouveau le regard sur la tache en essayant de visualiser son arrivée ici. Certaines scènes invitent à la fantaisie : des énigmes qui ne disparaissent qu’une fois entièrement résolues.
Je me représente le Hollandais qui habite dans la maison grise. Pas n’importe quel homme, non, j’utilise des détails de gens que je connais pour lui donner forme. J’emprunte le sérieux d’un de mes oncles, qui n’achèterait jamais la peinture la moins chère dans un magasin de construction ; j’emprunte la maladresse d’un ami qui, à chaque fête d’anniversaire, fait au moins tomber un verre ; et j’emprunte la gêne d’une connaissance qui, après avoir vomi dans une gare, n’osa plus y prendre le train pendant des jours, jusqu’à être absolument certaine qu’on ait tout nettoyé.
A partir de ces caractères empruntés, je modèle un personnage : un homme sans enfants qui acheta, il y a plusieurs années, la maison gris aux murs crépis, tout en promettant à sa compagne qu’il peindrait la façade en blanc – il ne tint pas sa promesse.
Je laisse courir mon imagination : il porte une casquette, à la maison aussi, pour dissimuler sa calvitie. Sa femme l’a probablement quitté pour un autre homme, encore plus dégarni que lui, mais qui ne portait pas de casquette chez lui.
Je me figure que, quelques années après l’achat de la maison, il rejeta toutes les fautes sur la façade grise, et c’est pour cette raison qu’il se rendit dans un magasin de peinture. Il se procura un bon produit couvrant, sûrement pas le moins cher.
Pour calculer le nombre de litres nécessaires, le vendeur s’informa de la grandeur de la surface à peindre. L’homme hésita sur les mesures de la façade, qui semblait beaucoup plus grande depuis le départ de sa femme.
Il rentra chez lui, l’auto copieusement chargée de peinture. Il la débarqua avec précipitation. Dans son ardeur à soulever un des seaux de vingt litres, la anse glissa de ses mains et splash! Le seau se retourna sur le sol.
L’homme resta probablement debout sur le trottoir, plusieurs minutes, en fixant la peinture qui se répandait devant sa porte d’entrée. Il retira sa casquette, la remit sur sa tête, la visière en arrière, comme il faisait toujours lorsqu’il voulait changer la situation.
Il resta là, à regarder, au moins aussi longtemps que moi aujourd’hui.
Pendant les quelques jours que je passe à La Haye, au Crossing Border festival, à quelques centaines de mètres de l’éclaboussure, je pense régulièrement à l’homme, et à chaque fois, j’ajoute des détails : la chance qu’il existe vraiment se précise petit à petit.
Lorsque je regarde, depuis la fenêtre de mon grand hôtel foncé, le bitume gris parcouru de pointillés blancs, j’ai l’impression que je suis en train d’attendre avec lui, que s’use son chagrin