Le premier soir, afin de faire plus ample connaissance, nous dînons tous ensemble – Chronicles et traducteurs – autour d’une grande table en bois. Des îlots se forment directement. Face à moi, en aparté, trois personnes parlent espagnol. Je ne comprends rien à ce qu’elles disent, mais ça semble amical, joyeux.
Il y a quelques mois, en préambule à la Frankfurter Buchmesse, j’ai suivi une formation accélérée d’allemand avec quelques autres écrivains néerlandophones. Au premier cours, la prof a demandé qui nous étions et pourquoi nous écrivions. Elle tenait à ce que nous communiquions entre nous en allemand, c’était d’ailleurs l’objectif principal. Je voulais répondre correctement, et de façon nuancée, aux questions qu’elle posait. Cependant, contrairement aux autres, je ne connaissais pas les mots appropriés. « Hallo, ich bin Lize, ich bin ein Schriftsteller. Ich schreibe gerne. » Je ne pouvais rien dire de plus. J’avais une boule d’impuissance dans la gorge. Je me sentais comme une couturière ayant pour mission de confectionner une tenue élégante à partir d’un centimètre carré de tissu.
La langue, c’est ma façon de saisir les choses, de garder le contrôle dans certaines situations. Le corps est bombardé de trente-six mille impressions sensorielles. En les nommant, on les rend unidimensionnelles, maîtrisables.
Être d’un coup réduite à une langue étrangère m’embarrasse. Momentanément, quelque chose échappe à mon contrôle. La moitié linguistique de mon cerveau tourne à plein régime, mais il y a une fuite : une grande partie de ce que je veux transmettre se perd.
Ce soir donc, je suis assise à la grande table entre mes deux traductrices. Elles parlent toutes les deux très bien néerlandais, mais je m’obstine à pratiquer leurs langues maternelles en vue de l’entretien croisé qui aura lieu vendredi soir : une interview en anglais, avec une collègue auteur française.
L’anglais est le plus pénible, il ne s’accommode pas à ma bouche. Le parler s’avère aussi laborieux qu’une séance d’étirements : mon corps offre constamment une résistance. Le français, en revanche, me demande moins d’effort physique, notamment parce que j’ai toujours maîtrisé le ‘r’. Mais je perds les nuances, je ne connais pas de proverbe, ni de dicton ; je suis déjà heureuse quand je parviens à expliquer quelque chose dans les grandes lignes. L’humour est hors de portée.
Je me tourne vers la droite, vers Maud, ma traductrice originaire de Liège.
Je tente un « je parle comme un cheval espagnol. » J’avais déjà entendu cette expression en français dans la bouche de ma belle-mère qui commentait une présentatrice télé.
« Tu veux dire : comme une vache espagnole, » dit Maud.
« Quel est le plus beau proverbe que tu connais ? » je demande.
Elle réfléchit quelques instants. « A frotter la tête d’un âne, on perd son savon, ça veut dire qu’il vaut mieux ne pas trop dépenser d’énergie pour quelqu’un qui ne veut rien savoir. »
Ce soir-là, après le repas, je tombe sur un petit savon dans la salle de bain de l’hôtel. Je le laisse dans son emballage.