Des lèvres mauves, scintillantes.
La pluie est rafraîchissante, parfois, après la chaleur. Elle stimule la croissance, empêche la soif et forme un cadre idéal pour les scènes romantiques. Après la chaleur. Alors seulement, les gouttes de pluie créent de la chaleur.
Je sors, dans la grisaille des rues. Un survêtement, et oui, je porte un survêtement. Pas parce que ça me va bien, ni parce que ça fait cool, mais parce que j’ai un énorme ventre. Au bout de 28 semaines de grossesse, le bébé commence à devenir grassouillet et mon ventre s’adapte. C’est confortable, et alors qu’on me voit d’habitude en jupe ou juchée sur des talons, on me voit maintenant déambuler dans la rue en pyjama.
La Haye me semble trois fois plus loin de chez moi que dans mes souvenirs d’avant la grossesse, mais j’apprécie le trajet. Dans le métro est assise une femme aux cheveux blancs, de magnifiques cheveux blancs. Mon regard s’attarde sur l’énergie qu’elle partage avec l’espace qui l’entoure. Elle ne s’en aperçoit pas, et je m’en réjouis. Fixer quelqu’un crée un malaise, tout le monde le sait, mais en l’occurrence, peu importe. Elle m’emmène dans un lieu auquel je n’ai pas encore eu accès. Histoire personnelle, avenir incertain, le dos courbé sous tout ce poids, sous toutes ces âmes qui s’appuient sur elle, comptent sur elle, et la voilà maintenant assise en face de moi. Telle une peinture, mais avec plus de contenu. Il n’y a rien à découvrir dans cette peinture. Tout est déjà prémâché. Ainsi, le spectateur conserve assez d’énergie pour bercer la femme aux boucles blanches. Je la soulève, la porte, pour seulement la reposer quand j’entends que le prochain arrêt est le mien. Laan van NOI.
Nous sommes assis face à face dans le train, et tu me regardes comme si je n’étais pas l’inconnue de 21 ans que je suis pourtant pour toi. Je songe un instant à ce que ressentirait ta bien-aimée si elle savait avec quelle avidité tu me regardes. Ou plutôt : avec quelle avidité vous me regardez. Ta cravate est vraiment de travers, elle contraste avec tes chaussures et ta veste proprettes. Mais je ne t’accorde pas un regard, pas même méprisant. Tout est bien ainsi. Moi je m’en tiens à votre cravate de travers, vous à mes seins parfaitement à leur place.
Le livre est refermé d’un coup par des mains ridées et la fille sursaute. Elle réprime un rire en entendant l’homme émettre brutalement un éternuement d’une puissance absurde. Elle a des lèvres maquillées d’un mauve intense, admirablement brillant. De longs cils épais et un teint de rose. Les vitamines adaptées et une bonne dose de soleil, j’imagine. Une bouffée d’air frais, à vous couper le souffle, étonnamment proche et ses douces lèvres mauves rejoignent mon rêve.
Nous sommes assis face à face dans le train, et tu me regardes comme s’il ne restait pas grand-chose de l’homme charmant que j’étais pourtant hier encore. Je me trouve dans le dernier compartiment, mais mon imagination me fait faire un tour. Mes pensées m’entraînent vers un lit à baldaquin tendu de draps de soie blanche, et orné de pétales de roses veloutés d’un noir profond. La vie semble soudain se cacher derrière une couverture nuageuse, qui m’empêche de voir le rôle que je joue dans tout cela. Cela me touche et me secoue, je reviens à moi. Merci.
Lumières scintillantes, bruits de fond discrets, textes qui font littéralement bondir d’impatience mon ouïe qui en redemande, puis tous les fusibles sautent. Seules sont encore visibles les lèvres d’un mauve éclatant, qui cèdent la place à des boucles blanches comme la neige sous l’averse brutale. Il fait chaud ici.