En haut de l’escalier, il fait sombre. Des lumières bleues éclairent les murs noirs. L’endroit n’en est pas plus clair ni charmant pour autant. Les ombres bougent rapidement et l’on n’y voit rien. Impossible de discerner qui est en haut de l’escalier. Un nuage de percussions se réverbère d’un mur à l’autre. Il me touche au plus profond de mes entrailles, ce que je n’ai pas ressenti depuis longtemps. Me transperce, sans pitié. Le tympan, l’organe de la peur. Sans pitié, voilà comment commence une soirée que je préférerais oublier.
Le samedi soir est fait pour oublier. Pour trinquer à la santé, pour fumer, pour fêter la soirée qui se prolongera jusqu’à ce que tu décides d’y mettre un terme. Et tout me donne l’impression que ce samedi soir n’est pas près de se terminer.
Les gens affluent. Tapent du pied au rythme des pulsations de l’âme du batteur. Quiconque pénètre dans ce lieu est condamné à y rester jusqu’à ce que la dernière bouteille d’alcool fort se soit frayé un chemin vers le corps humain. Que l’on retrouve ensuite dans la rue, comme un misérable tas. Le vomi de toute l’impulsivité des petites heures du matin.
Le chanteur entre en scène, personne ne semble le connaître, ils sont tous enragés. De grandes mains se touchent. Cris, acclamations, lancés en direction du chanteur. Il chante chaque mot comme si c’était son dernier. Longs intermèdes, si bien que personne n’écoute réellement ce qu’il a à dire. Presque cryptique. Les murs noirs sont désorientés. Les lumières bleues ne bougent plus. Quelqu’un est allongé au sol, juste sous mon nez. Elle hurle, en direction non pas du chanteur, mais d’une force invisible. Sa poitrine se soulève, vers le plafond. Ses yeux se révulsent, on n’en voit plus l’iris. Tout est blanc dans ces orbites qui plongent mon visage dans l’obscurité.
J’entre en action. Je saisis ses jambes, la traîne vers la scène sur le sol couvert d’alcool. Je lui souffle en permanence sur le visage, dans l’espoir de voir réapparaître ses iris. Arrivée près de la scène, je me jette sur le chanteur. J’attrape ses maigres épaules, chuchote à son oreille, et il réagit avec véhémence. En un pas, il est debout sur la jeune femme. Avec son talon tranchant. Sur sa poitrine.
Il fait chaud ici. Je suis seule, mais j’entends et ressens tous ceux qui veulent me connaître. Le matin, je voudrais m’allonger avec elle. Profiter de l’air gris, de sa profonde respiration. Elle se lève, et je suis entraînée dans le gracieux courant provoqué par son corps quand la musique suave de la salle du petit-déjeuner me berce et m’assoupit.
Aujourd’hui est un jour idéal pour s’apaiser. Pour accepter, apprécier le calme plat qui s’installe parfois en nous.
Mais pas pour nous. Nous sommes constamment connectés. Pas seulement les uns aux autres. Mais aussi aux sons, aux lettres et aux souffles qui emplissent cet espace. Un espace compartimenté. D’un côté du cœur à l’autre. Un tout palpitant, versant des larmes sur ce qui a été échangé hier avec des forces invisibles. Il ne pouvait pas en être autrement, et je me suis ensuite dirigée sereinement, comme sous l’emprise d’un intense sentiment de bonheur, vers la salle suivante. Sarah Neufeld. Au « Heartbeat Hotel ». Elle m’a accompagnée, après tous ces tourments, jusqu’à mon lit.